Interview : Alzheimer et vieillissement, exercer sa mémoire

Publié le 02 Avril 2003 à 2h00 par Dr Philippe Presles
La mémoire s'évalue et s'entretient. Le Dr Bernard Croisile*, spécialiste à l'hôpital Neurologique de Lyon, et son équipe ont conçu le site Internet www.happyneuron.com dans ce but. Nous l'avons interviewé.
Cet article vous a intéressé ?

Recevez encore plus d'infos santé, en vous abonnant à la quotidienne de E-sante.

Votre adresse mail est collectée par E-sante.fr pour vous permettre de recevoir nos actualités. En savoir plus.

e-sante : Peut-on prévenir la maladie d'Alzheimer ?

Dr Bernard Croisile : La notion d'une protection vis-à-vis de la maladie d'Alzheimer paraissait utopique il y a quelques années. Un certain nombre d'attitudes ou de traitements sont désormais sérieusement envisagés à titre préventif. Des traitements viseraient à réduire les agressions telles que l'hypertension artérielle qui accélérerait la survenue de cette affection. Une protection des altérations liées au vieillissement parait envisageable grâce aux anti-oxydants contenus dans les fruits et les légumes ou grâce à la vitamine E. Le traitement hormonal substitutif (œstrogénothérapie) de la ménopause réduirait également le risque d'Alzheimer. Plusieurs traitements sont en expérimentation pour évaluer leur réel impact préventif sur la dégénérescence des neurones lors de la maladie d'Alzheimer (anti-inflammatoires, traitements du cholestérol, bloqueurs des canaux calciques, etc.). Se protéger des traumatismes crâniens occasionnés par certains sports violents serait aussi indispensable (boxe...). Et enfin, il a été mis en évidence qu'atteindre ou dépasser le certificat d'études était associé à un risque moindre de démence. Ainsi, il est clair qu'une activité intellectuelle régulière et stimulante diminue le risque de maladie d'Alzheimer.

e-sante : Les exercices mentaux sont efficaces. Pourquoi ?

Dr Bernard Croisile : Le terme mental est inapproprié car il fait référence à des aspects psychiatriques. Il faut en fait parler de stimulation cognitive. La cognition correspond aux capacités intellectuelles telles que la mémoire, le langage, l'attention, la créativité, le raisonnement, la résolution de problèmes. Le vieillissement agit progressivement sur ces fonctions en réduisant la concentration (réaliser deux tâches simultanément, résister à des interférences…) et en ralentissant les opérations intellectuelles complexes (raisonnement, calcul mental…). Contrairement à une ancienne idée reçue, le vieillissement ne s'accompagne pas d'une disparition aussi dramatique de neurones qu'on le croyait. En outre, ce qui compte, ce n'est pas tant le nombre de neurones que la densité de leurs connexions entre eux (les synapses). Un entretien intellectuel régulier et varié permettrait le maintien prolongé d'une « réserve » cognitive qui pourrait contrer le vieillissement cognitif naturel en augmentant le nombre de connexions entre les neurones. Le maintien d'un confort intellectuel est aussi un facteur majeur de bien-être psychologique et social car la première chose que demandent les personnes âgées est bien de conserver des aptitudes intellectuelles le plus longtemps possible.

e-sante : Comme il existe une hygiène diététique et physique, il existerait une hygiène cognitive. Quand commencer ?

Dr Bernard Croisile : Avec la longévité accrue des individus, il me semble effectivement fondamental de ne plus seulement se préoccuper du confort physique mais de maintenir aussi un confort cognitif le plus longtemps possible. Ce confort passe par deux types d'actions : la protection des agressions cérébrales et l'entretien intellectuel. Il est tout d'abord indispensable de protéger le cerveau par une alimentation équilibrée et le contrôle des facteurs de risque des maladies cardiovasculaires (diabète, cholestérol, hypertension artérielle, tabagisme, sédentarité). Il faut aussi éviter certains traitements trop forts ou trop prolongés de la dépression ou de l'anxiété qui diminuent la concentration, mais il ne faut pas non plus laisser s'installer des tableaux dépressifs qui amputeront la capacité de réagir et diminueront la motivation. La conservation d'un bon réseau social (rencontres, sorties…) joue également un rôle significatif dans le maintien du potentiel cérébral. Enfin, il apparaît important de réaliser des activités de loisirs régulières et variées qui doivent solliciter les initiatives et stimuler l'organisation ou la planification des tâches. Ainsi, il vaut mieux jardiner, voyager, bricoler, faire de la musique ou du sport qu'avoir des activités passives telles que regarder la télévision. Enfin, ces stimulations doivent être développées le plus tôt possible et non pas seulement à partir de 60 ans. Il s'agit en effet d'une attitude générale de vie, faite de motivation et d'enthousiasme.

* Dr Bernard CROISILE, Neurologue, Docteur en Neuropsychologie, Hôpital Neurologique de Lyon Co-fondateur du site internet www.happyneuron.com