Ejaculation féminine et femmes fontaines : la Science a parlé

Publié le 08 Juillet 2016 à 15h55 par Hélène Joubert, journaliste scientifique
Sur fond de romantisme, l’éjaculation féminine ou son équivalent poétique français de "femme fontaine" est fantasmée depuis l’Antiquité. Mais est-ce une réelle éjaculation ? Toutes les femmes sont-elles des fontaines qui s’ignorent ? Les hommes "sourciers" sont-ils une légende ?Le Dr Pierre Desvaux, sexologue et co-auteur d’un travail scientifique qui vient de bouleverser les connaissances, nous explique tout.
© Istock

Ejaculation féminine, un mythe s’effondre

Pendant longtemps, l’éjaculation féminine ("female ejaculation" des Anglo-Saxons) fut l’unique mot pour désigner l’émission de liquide chez la femme en cas de stimulation sexuelle. Mais ce que l’on prenait pour une éjaculation féminine n’en serait finalement pas une, du moins en partie. Il aura fallu attendre 2015 et une publication française (1) reconnue par l’ensemble de la communauté des sexologues et autres spécialistes internationaux pour faire la lumière sur ce phénomène qui concernerait entre 10 et 40% des femmes, selon qu’il soit unique, occasionnel ou régulier.

Dr Pierre Desvaux, andrologue et sexologue (Hôpital Cochin, Paris) co-auteur avec le Dr Samuel Salama en 2015 de l’étude qui a identifié le liquide émis par les femmes fontaines : « En réalité, ce phénomène serait double avec d’un côté une véritable éjaculation féminine, quoique si minime qu’elle passe inaperçue car mélangée aux sécrétions vaginales. C’est l’émission d’environ un petit millilitre de liquide (15 gouttes pas plus) émanant de certaines glandes (glandes de Skene et para-urétrales), qu’il y ait orgasme ou non. Ces glandes ont la même origine embryologique que la prostate chez l’homme, lieu de fabrication d'une partie du liquide séminal. C’est pourquoi on a longtemps cru que la femme pouvait, au même titre que l’homme, fabriquer ce liquide (appelé éjaculat). Or, les glandes de Skene et para-urétrales pèsent 2 à 5 g, soit dix fois moins que la prostate chez l’homme. Celui-ci, à l’aide de deux vésicules séminales supplémentaires, parvient à peine à produire l’équivalent d’une cuillère à café de sperme ! ».

Alors d’où vient ce "liquide fontaine" parfois abondant (jusqu’à 300 ml !). Après des décennies d’hypothèses, les docteurs Desvaux et Salama ont décidé de tirer les choses au clair. Le constat est sans appel : il s’agit bien d’urine en provenance de la vessie, via l’urètre. Pour cela, des femmes "fontaines" (ou « fontaine ») ont été surveillées, avant, pendant et après stimulation sexuelle (analyses du contenu de leur vessie à l’échographie et des échantillons du liquide émis) (1). Même si la très faible présence d’une molécule (PSA pour Antigène Spécifique de la Prostate) témoigne de l’émission -parfois- concomitante de quelques gouttes d’éjaculat chez la femme, la composition du "liquide fontaine" est identique en tous points à l’urine (urée, créatinine, acide urique).

Désormais, il faudra bien distinguer entre l’éjaculation féminine, d'un faible volume (1 ml), et le "squirting" (gicler, jaillir en français), c’est-à-dire cette émission abondante de liquide pendant les rapports sexuels.

Le mystère du liquide émis par les femmes fontaine est résolu

Au cours de l'activité sexuelle, les reins n'ont aucune raison de cesser de fonctionner, la production d'urine ne s'arrête pas, le stockage se fait dans la vessie. Même en partant d'une vessie vide, celle-ci se remplira plus ou moins au cours du rapport, pour peu que celui-ci se prolonge. Chez les femmes examinées par les docteurs Salama et Desvaux, la vessie était vide au début de l'excitation sexuelle, se remplissait avant le phénomène fontaine et était vide après l'écoulement fontaine. Plus ou moins abondant, le liquide "squirting" est plutôt de couleur claire, voire incolore. Mais contrairement à ce que certains spécialistes pensaient, les analyses chimiques ont prouvé que cette urine n’est pas diluée.

Alors pourquoi n’y a-t-il pas d’odeur ? Le plus souvent, chez une personne bien hydratée, les urines claires fraîchement émises n'ont pas d'odeur (sauf consommation de certains aliments comme les asperges). L'odeur vient avec la dégradation de l'urée par les bactéries, à l'air (apparition d'ammoniac).

Femmes fontaines : dépendantes ou autonomes ?

Toutes les femmes fontaines ne fonctionnent pas selon le même processus. Mais pour toutes, le prérequis est un climat de complicité, d’abandon, sans jugement de valeur. Il n’existe cependant aucune particularité anatomique à l’origine du phénomène de "squirting". Les femmes fontaines ne souffrent pas plus d'incontinence urinaire que les autres.

-Qui sont les femmes fontaines "dépendantes" ?

Le business de la pornographie en quête de renouveau a mis les femmes fontaine sous le feu des projecteurs. La mode du (pseudo) "Point G" depuis les années 80 a aussi banalisé la pratique de la recherche de cet endroit "miracle" par le partenaire qui, auparavant, n’osait trop s’y aventurer. Le corollaire a été de voir émerger une génération de femmes fontaines. Car pour provoquer l’émission de liquide, il faut stimuler une région vaginale précise, au niveau du point G (dont l’existence est remise en question), plus scientifiquement appelé complexe « clitorido-urètro-prostato-vaginal ». Or, l’urètre est une structure sensible et sous l’excitation, le plaisir et le lâcher prise, ces femmes "dépendantes" peuvent être fontaine rien qu’avec ce type de stimulation purement mécanique.

-Qui sont les femmes fontaines "autonomes" (ou "cérébrales") ?

Ces femmes ne requièrent pas de stimulation vaginale. N’importe quelle pratique sexuelle pourrait convenir mais il y a un lâcher-prise extrêmement important de leur part. Chez elles, l’origine serait en partie neurologique. Hypothèse : la miction est une fonction de l’être humain très socialisée (on apprend très vite à être propre). Mais elle est sous le contrôle des lobes préfrontaux du cerveau (la zone au-dessus des yeux), ceux-là même qui gèrent aussi le contrôle social. Les travaux scientifiques ont montré que pour atteindre l’orgasme, cette zone doit absolument se désactiver. Peut-être que ces femmes éteignent à la fois le centre de contrôle sociétal et celui de la miction. Plus aucune inhibition ne les retient.

Toutes les femmes sont-elles des fontaines qui s’ignorent ?

Alors que les femmes fontaines "jaillissantes" émettent un jet qui peut aller jusqu’à quelques mètres, ce sera plutôt sous forme de cascade chez les femmes "ruisselantes". Lorsque les hommes "sourciers" stimulent la paroi antérieure du vagin, ils touchent à la fois l’urètre et le sphincter et modifient les repères anatomiques. Si la femme pousse sur son périnée en même temps c’est une "jaillissante", sinon c’est une "ruisselante". Être femme fontaine, c’est une inversion de commande : en règle générale, pendant les rapports sexuels, les muscles péri-vaginaux (périnée) se contractent. Or, pour être une femme fontaine jaillissante, il faut relâcher et pousser sur le périnée.

Dr Pierre Desvaux : « Pour celles qui seraient tentées par l'expérience, voici les conditions à réunir : trouver un bon sourcier, amant connaissant bien le corps féminin et sachant stimuler cette zone particulière du vagin (complexe clitorido-urètro-prostato-vaginal, l’ancien "Point G"), à l’aide de deux doigts et souvent une main sur le ventre de sa partenaire. Un bon sourcier saura aussi créer une ambiance d'abandon et de lâcher prise chez elle. Enfin, il faudra à la femme d’accepter de "pousser" quand elle sentira le plaisir et une chaleur se répandre dans son sexe ».

Emission de liquide "fontaine" signifie-t-il qu’il y a eu orgasme ?

Contrairement à ce que les spécialistes pensaient, l’éjaculation féminine et l’émission du liquide fontaine ("squirting") sont deux phénomènes qui ne sont pas forcément orgasmiques, même si les femmes le décrivent comme un moment très voluptueux et agréable. L’orgasme simultané serait plus souvent présent chez les femmes fontaines dites « autonomes ».

Dr Pierre Desvaux : « Certaines femmes sont capables d’être "fontaine" à la demande ; de se laisser aller avec un homme ouvert, ou au contraire de se contrôler lors d’un premier rendez-vous ou si l’homme semble mal à l’aise vis-à-vis de cette sexualité. Car le poids de la honte, le dégoût persiste, surtout en France. Alors que notre étude a été plutôt bien accueillie chez les anglo-saxons comme un fait purement scientifique, en France ce fut une catastrophe et de nombreux journaux ont censuré notre travail. Elle aura cependant eu le mérite d’établir la vérité, afin qu’on arrête de mentir aux femmes. D’ailleurs, toutes les femmes fontaines à qui on en a parlé n’ont pas été étonnées de la composition du liquide fontaine : elles s’en doutaient et ceci n'a en rien modifié leur sexualité ».

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Source : (1) J Sex Med 2015;12:661–666
D’après un entretien avec le Dr Pierre Desvaux, andrologue et sexologue (Département d’Urologie, Hôpital Cochin, Paris) ; Co-auteur avec le Dr Salama et Sylvie Nordheim  du livre « Femmes fontaines et éjaculation féminine : mythes, controverses et réalité » (Editions du Cherche Midi, version numérique) 
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