Suicide : repérer l'ado en souffrance
Un rapport sur le suicide des préadolescents et des enfants en France a été remis en septembre au ministère de la Jeunesse. Une occasion, pour PsychoEnfants, de revenir sur ce fléau qui, derrière les accidents de la route, représente la seconde cause de mortalité chez les jeunes. Entretien avec Marie-France Le Heuzey*, psychiatre.
Interview avec Marie-France Le Heuzey, psychiatre
PsychoEnfants : Que vous inspire l'initiative de ce rapport remis à Jeannette Bougrab, secrétaire d'Etat à la Jeunesse ?
Marie-France Le Heuzey : A l'heure où de plus en plus de filles de 8-10 ans peuvent devenir anorexiques, il s'agit là, je pense, d'une très bonne initiative. D'ailleurs, certains collègues et moi-même écrivions depuis trente ans que le suicide et la dépression infantile étaient mal reconnus en France et donc sous-estimés.
PE. : "Mal reconnus" pour quelle raison ?
M.-F. L.H : D'une part, parce que l'idée qu'un enfant puisse broyer du noir ou que des pensées suicidaires puissent lui traverser l'esprit, est tout simplement inimaginable pour beaucoup de parents. D'autre part, il est souvent difficile de détecter les signes prédictifs chez un ado, dont la conduite est plus impulsive qu'un adulte.
PE. : Justement, qu'est-ce qui pousse un adolescent à tenter de se suicider ?
M.-F. L.H : C'est souvent "la goutte d'eau qui fait déborder le vase". Parmi le public suicidaire, on retrouve des adolescents dépressifs, mal dans leur peau, au sein de leur famille ou en grande difficulté à l'école et dans le milieu scolaire en général. Certains font des tentatives sous le joug de l'impulsivité… le passage à l'acte devenant difficilement prévisible.
Dans ce dernier cas, le jeune peut connaître un léger passage à vide, une baisse de moral, une expérience mal vécue, et se jette dans un étang ou saute par la fenêtre … Après, il est rare qu'une mauvaise note ou qu'une rupture sentimentale jouent seules le rôle de déclencheur… Il existe un contexte global "morose", voire "sombre", qu'il ne faut jamais négliger.
PE. : Mais ces ados qui passent à l'acte, veulent-ils vraiment mourir ?
M.-F. L.H : Non, la plupart cherchent seulement à mettre sous silence une souffrance, à changer une situation qu'ils pensaient sans issue. Il s'agit là d'une quête, d'une recherche de vie, d'une autre vie… bien plus qu'un besoin de mort… Une adolescente, sauvée après une chute volontaire dans le canal de l'Ourcq (Paris), m'a confié un jour :"j'avais envie de vivre, mais il fallait que je fasse quelque chose pour qu'il se passe quelque chose."
PE. : Comment repérer un passage à l'acte ?
M.-F. L.H : En général, il faut être attentif aux ruptures dans la trajectoire développementale de l'adolescent. Ce peut être une rupture dans le fonctionnement scolaire, dans le comportement amical (un ado très sociable devenant brutalement isolé et solitaire), dans ses loisirs (habitué au football ou au tennis, il s'enferme obsessionnellement dans sa chambre) ou dans son caractère (un calme de nature devenant irritable ou colérique). Enfin, des modifications alimentaires peuvent être un indicateur, que ce soit de façon "restrictive" ou non.
PE. : Face à un adolescent vulnérable, que peuvent faire les parents ?
M.-F. L.H : D'abord, prendre au sérieux leur ado et ne pas banaliser les menaces comme "vous n'aurez plus longtemps à me supporter", "de toute façon, tout ça sera bientôt fini". Pour ceux qui ne verbalisent pas leur intention, il faut s'efforcer de maintenir le lien. Sans vouloir les culpabiliser, certains parents, déstabilisés par leur ado (son look, son comportement, ses changements) se disent qu'il "fait sa crise" et laissent ce dernier passer tous ses dimanches avec ses amis, déserter les repas et se couper de la famille.
PE. : Mais certains ados sont parfois revêches…
M.-F. L.H : Si les échanges se limitent à la pression scolaire ou à ses drôles de fréquentations, il sera difficile de maintenir un lien d'écoute et de bienveillance. Aussi faut-il s'efforcer de communiquer également sur ce qui va bien, et ne pas oublier de rire ensemble. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les ados ont besoin de leurs amis et de leur groupe, mais plus encore de leur entourage familial. L'ado n'est plus un enfant mais pas encore un adulte.
Les filles tentent plus, mais réussissent moins
Selon une étude de l'INSERM, 8 % des filles et 5 % des garçons font une tentative de suicide à l'adolescence. Si les jeunes filles font plus de tentatives que les garçons, ces derniers "réussissent" plus souvent. Les filles réagiraient de manière plus intériosée (anorexie mentale, vomissements) que les garçons, qui manifestent leur mal-être de façon plus visible (comportements à risques, bagarres). De plus, les parents ont tendance à minimiser le risque de récidive, en cas d'échec d'une tentative, prévient Marie-France Le Heuzey. "Certains adolescents disent qu'ils sont toujours autant désespérés et il faut les garder en observation. D'autres promettent qu'ils ne recommenceront plus leur grosse bêtise, mais ces derniers nécessitent un vrai suivi. Il ne faut pas oublier qu'un adolescent qui a effectué une tentative aura 30 à 50 % de (mal)chance de récidiver, surtout dans les six prochains mois."
Numéros utiles
- Fil Santé Jeunes : n° vert 0 800 235 236 pour un contact 24 heures sur 24
- La maison de Solenne : 01 58 41 24 24
- Suicide Ecoute : 01 45 39 40 000
- SOS Suicide Phénix : 01 40 44 46 45
A lire
Et si on parlait… du suicide des jeunes de Jean-Marie Petitclerc, Presses de la Renaissance.
La Tentation du suicide chez l'adolescent d'Alain Meunier et Gérard Tixier, Petite Bibliothèque Payot.
*Marie-France Le Heuzey est psychiatre pour enfants et adolescents. Elle exerce à l'hôpital Robert Debré à Paris. Elle est l'auteur de Jeux dangereux, quand l'enfant prend des risques, aux éditions Odile Jacob.

Cet article est extrait du magazine Psychoenfants.
Pour en savoir plus, accédez au site psychoenfants.fr, en cliquant ici.
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