Interview : La sexualité sous haute surveillance

Publié par Isabelle Eustache, journaliste santé le <span class="field field--name-created field--type-created field--label-hidden">24/09/2003 - 02h00</span>
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La sexualité continue à évoluer et les moeurs en la matière changent. On parle de nouveaux comportements sexuels. S'orienterait-on vers une libéralisation sexuelle ? Selon le Pr Paul Bensussan*, " soyons réaliste, la sexualité reste sous haute surveillance ".

Pr Paul Bensussan : La permissivité apparente de notre société ne doit pas faire oublier que les comportements sexuels, y compris les plus « débridés » et novateurs, demeurent sous haute surveillance. Certes, le voyeurisme médiatique alimente l'exhibitionnisme actuel, certains tabous ont reculé (je pense à l'homosexualité, autrefois délit sexuel, puis perversion...), de nouveaux comportements émergent comme symbole d'une « modernité » (bisexualité, échangisme, sadomasochisme soft...). Pour autant, tout cela me semble extraordinairement codifié et rigide et seule une lecture naïve de cette évolution peut faire imprudemment conclure à une libéralisation des moeurs. La loi dite de modernisation sociale de janvier 2002 et sa définition particulièrement extensive du délit de harcèlement sexuel, illustrent parfaitement cette coexistence de permissivité apparente et de crispation juridique, avec augmentation du champ de la délinquance sexuelle... et de la répression.En revanche, la diversification des comportements sexuels renforce l'un des plus puissants moteurs de la vie érotique : la curiosité. Grâce à cette évolution, de nombreux couples, au potentiel érotique autrefois restreint, se sont essayés (avec plus ou moins de bonheur et de persévérance) à des fantaisies érotiques auxquelles ils n'auraient jamais songé à d'autres époques...

e-sante : Comment s'y retrouver pour sa propre sexualité ?

Pr Paul Bensussan : La tentation de s'ouvrir à des fantaisies promues (on ne peut le dire autrement...) par les médias ne peut être érigée en règle et ne devrait pas faire oublier que dans ce domaine tout reste possible, du zéro... à l'infini. Et l'affirmation de soi ne consiste plus seulement à oser tenter telle ou telle expérience ou pratique, elle peut aussi se mesurer dans la capacité à ne pas se sentir concerné par des fantasmes « tendance », à ne pas déprécier ses pratiques ou sa sexualité sous prétexte de classicisme ou de ringardise. L'épanouissement sexuel d'un individu, le potentiel érotique d'un couple, ne sauraient se mesurer à l'aune de leur diversité ou de leur conformité à une norme... fût-elle l'absence de norme !

e-sante : Si nous n'en sommes pas à la libéralisation, pensez-vous que nous l'atteindrons un jour ou que les comportements demeureront codifiés... malgré certaines apparences ?

Pr Paul Bensussan : L'Eglise, puis l'Etat, ont toujours eu le besoin d'exercer sur les individus une sorte de vigilance, particulièrement exacerbée en matière de sexualité. Et pour cause : la survie de l'espèce, donc de la société, en dépendait étroitement. Il semble que l'avancée récente soit une capacité à dissocier l'érotisme de la procréation et que des évolutions psychosociales ou psychojuridiques soient en passe de rendre cette surveillance moins étroite : l'institutionnalisation par le PACS de couples homosexuels eût par exemple été impensable il y a seulement 20 ans - ne parlons pas du débat à venir sur l'homoparentalité. Mais certains progrès sont toutefois contrebalancés par d'autres évolutions : le discours victimologique s'est désormais substitué au discours moral. Le judiciaire prend le pas sur le religieux, relayé par le corps médical et le discours psychologique. La délinquance ou le crime sexuel est aujourd'hui, dans l'échelle des crimes, l'une des agressions les plus violemment condamnées et réprimées, et nombre de comportements autrefois admis sont en passe de devenir délinquants (condamnations annoncées pour les clients de prostituées, harcèlement sexuel pour une « intention sexuelle indésirable » exprimée dans le cadre du travail, etc.). Je resterais donc réservé, pour ne pas dire réaliste : les comportements sexuels resteront, pour longtemps encore, sous haute surveillance.

* Le Pr Paul Bensussan est psychiatre, diplômé de Sexologie clinique, expert près la Cour d'Appel de Versailles. Il est chargé de Cours à la Faculté (Sexologie médico-légale).

Publié par Isabelle Eustache, journaliste santé le <span class="field field--name-created field--type-created field--label-hidden">24/09/2003 - 02h00</span>
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