Que révèle la chasse aux poils ?
Chaque année, le poil masculin "revient" ! Cette fois-ci, il s'assume en barbe fournie sur le visage, mais le corps devient imberbe... Que pensent ces femmes, dont l'homo pilositus opte pour ce "lissage corporel" ? Que signifie pour elles la pilosité masculine ? Virilité, autorité, animalité ?
Le point avec Brigitte Miquel, psychosociologue.
Interview
Brigitte Miquel est psychosociologue sémiologue et docteur en philosophie de formation. Elle est également consultante en stratégie de marques et réalise des études de consommateurs à l'international. Elle dirige l'Observatoire BM Worldwide des tendances socioculturelles porteuses.
- PsychoEnfants : Est-ce que la façon dont les femmes perçoivent le poil masculin a changé ?
Brigitte Miquel : C'est le regard qu'elles portent sur les codes des genres qui a évolué. Auparavant, l'épilation masculine était perçue comme une féminisation et était connotée douteuse, voire "gay". Aujourd'hui, l'épilation n'est plus vécue comme appartenant au genre masculin ou féminin. Souvent soumises aux diktats de la norme, les femmes, par atavisme culturel, se sont épilées plus souvent et ont progressivement élargi le périmètre référent de l'épilation. L'homme a alors commencé à s'épiler lui aussi de plus en plus sans remettre en cause sa virilité, et sans avoir à subir certains poncifs décrédibilisant celle-ci (non-maturité sexuée, corps d'enfant ou d'ado, etc.).
- PE : Chez les hommes, existe-t-il une mode du poil ?
B.M. : Nous assistons à une reconfiguration de la virilité masculine, qui s'exprime de façon contrastée sur le visage et le corps. La barbe, surtout celle de trois jours, façonne le visage, telle une carte d'identité. Elle devient un élément de modernité, d'appartenance branchée à son époque, comme un costume porté avec un T-shirt en col V et des tennis, qui cassent les codes. De plus, l'homme qui se laisse pousser sa barbe affirme également une attitude psychologique gratifiante : se sentir libre, "rebelle", en opposition aux codes de bienséance sociétale de l'homme "propret", fraîchement rasé... Quant au corps, les mouvements hygiénistes de ces dernières années dictent une chasse aux mauvaises odeurs, un besoin d'asepsie et un certain rejet de l'animalité...
- PE : Une femme qui aime les hommes poilus, qu'est-ce que cela révèle ?
B.M. : Déjà, une femme qui aime les poils ne les appréciera guère dans les oreilles, le nez ou le haut de la nuque, qui stigmatisent l'homme dans le registre de la négligence et du manque d'hygiène. Elle pourra en revanche aimer les poils sur le torse, sur le visage, qui deviendront fourrure plus rassurante. C'est une question de schémas psychologiques profonds, incidents sur la recherche de nos archétypes masculins. Derrière tout cela, on perçoit une façon de renforcer sa féminité... de sécuriser la distinction des genres homme/femme...
- PE : C'est-à-dire ?
B.M. : Les femmes qui aiment les poils chez l'homme cherchent avant tout du "masculin brut", pour contraster avec leur pôle féminin à elle. Elles ne veulent pas être spoliées de leurs référents par un homme qui s'épilerait et empiéterait sur leur territoire.
- PE : Et les femmes qui préfèrent les hommes à la peau lisse ?
B.M. : Elles se représentent l'épilation masculine comme un soin et un entretien que l'on se porte en tant qu'individu, respectueuse de soi et des autres... Mais généralement, ces femmes s'affirmeront beaucoup plus tolérantes que les précédentes. Souvent plus sûres de leur féminité, elles acceptent d'autant mieux la migration des genres jusqu'à une certaine mesure, et pourront tomber amoureuse d'un homme poilu comme d'un homme épilé.
- PE : Aujourd'hui, dans quels sens évolue la tendance ? Les femmes préfèrent-elles les hommes plus épilés ?
B.M. : Je pense que la montée en puissance du courant hygiéniste et la valorisation de la propreté, tant physique que mentale, construit un système de valeurs agissant sur les codes du masculin-féminin. Le poil, caractère sexuel secondaire, distinguant la femme et l'homme dans notre culture, est en ce sens un marqueur sociétal. L'éradication du poil, chez la femme comme chez l'homme aujourd'hui, témoigne d'une obédience socioculturelle qui a tendance à gommer la différence des genres masculin/féminin. Je suis curieuse d'observer jusqu'où le curseur ira...
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Cet article est extrait du magazine Psychoenfants. Pour en savoir plus, accédez au site psychoenfants.fr, en cliquant ici.
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