Pratique médicale et sexualité : le risque de la séduction
Un rapport intitulé « Pratique médicale et sexualité » a été adopté en décembre 2000 par le Conseil National de l'Ordre des Médecins. Pour la première fois, les problèmes liés au risque de séduction en consultation (en clair : l'éventualité de relations sexuelles entre un médecin et son/sa patiente) y sont clairement évoqués. Ce piège est l'un des plus connus des médecins. Et l'un des plus unanimement réprouvés, comme si la tentation sexuelle était inhérente à l'acte médical. Mais il est aussi celui dont on parle le moins : l'interdit ne figure même pas dans le Code de déontologie ...La séduction, qui désigne l'action de séduire, de corrompre, désignait également, en droit pénal, (séduction dolosive), l'action par laquelle on amène une femme à consentir à des relations hors mariage. Séduire, c'est, selon le petit Robert, l'action de détourner du bien, de faire tomber en faute.
Or elle est probablement, parmi des risques professionnels, le moins étudié : pas une heure n'est consacrée à cette question dans le cursus du jeune médecin. Comme si cet interdit « allait de soi ». Seul le serment d'Hippocrate en fait explicitement mention : « Je me préserverai de la séduction des filles et des garçons, libres ou esclaves ».
C'est donc bien d'un tabou qu'il s'agit : un sujet sur lequel on fait silence, par crainte ou par pudeur. Le tabou, c'est ici l'indicible social, qui génère, par essence, le secret.
Et pourtant. Qui peut feindre d'ignorer la fréquence des écarts ? Quel médecin n'a pas dans son entourage l'exemple d'une transgression de cet interdit universel ? Des chiffres fiables sont évidemment difficiles à recueillir. Une étude faite chez des psychiatres américains publiée par l'APA (American Psychiatric Association) en 1986 faisait état de 80% de psychiatres admettant avoir eu une attirance sexuelle à l'égard de leurs patients, un peu plus de 10% avouant être passés à l'acte (parmi lesquels on compte 7 hommes pour 3 femmes). La même étude nous apprenait que 80% des relations sexuelles avaient eu lieu entre un thérapeute et ses patientes, près de 40% de ces praticiens avouant avoir récidivé contre aucune psychiatre. De quoi rester songeur, puisqu'il y a tout lieu de croire que ces chiffres sont sous-évalués ... 75% des thérapeutes américains disant avoir déjà pris en charge des patients abusés par un confrère ! Sachons quand même que les auteurs ne sont pas à l'abri de la culpabilité : 41% avouent avoir éprouvé le besoin de recourir à une consultation psychiatrique du fait de cet acte transgressif ...
L'interdit, selon le docteur Jacques WAYNBERG(1), c'est la condamnation par l'autorité publique et/ou religieuse, des actes contraires à son système de pensées ou à ses références morales. Si certains interdits quasi-universels font partie de la conscience et de la condition humaine, les prohibitions en matière de sexualité, sont aussi nombreuses et variées que les cultures qui les imposent : ce qui est interdit ici et maintenant ne l'est pas nécessairement dans un autre espace ou à une autre époque.
Mais la séduction dans la relation médecin-patient génère une réprobation unanime. Et le comportement de cour est ici sous haute surveillance. Pourquoi ?
Les explications le plus souvent avancées sont évidentes : la vulnérabilité du patient, le savoir attribué au thérapeute, impliquent une soumission voire une régression, qui invalide un éventuel « consentement ». Mais on ne peut passer sous silence le fait que le médecin, qu'il le veuille ou non, est perçu comme un garant de la norme. Le docteur André CHASSORT, secrétaire général adjoint de l'Ordre national des médecins, rappelait d'ailleurs récemment que selon le Code de déontologie, il n'est pas tolérable que des médecins, même en dehors de leur exercice, aient une « conduite amorale ».
Notre société est malade. Elle souffre du décalage entre les représentations et les individus (l'homme politique est soupçonné d'être corrompu, le médecin d'agresser sexuellement ses patientes, l'instituteur et le curé d'être des pédophiles…).Le médecin doit tout faire pour réduire ce décalage en adaptant son comportement à l'image que ses patients gardent de sa fonction et de son éthique. Mais il faut aussi tenter de comprendre pourquoi des barrières autrefois naturellement mises en place par le corps social doivent aujourd'hui être relayées par la conscience individuelle des responsabilités et les capacités de chacun à maîtriser ses pulsions. Et pourquoi il est devenu nécessaire d'expliciter et de légiférer sur un interdit dont on a toujours feint de croire qu'il « allait de soi ».La transgression d'un interdit –d'un tabou- par une autorité aussi symboliquement investie que le médecin, ne peut revêtir qu'un caractère pervers. Non dans le sens d'une perversion sexuelle : mais bien dans celui d'une perversité de caractère, c'est-à-dire d'un désir de manipulation, de chosification, de réification de l'autre. L'autre, qui, même « consentant » se sentira parfois rétrospectivement abusé, au sens psychologique de ce terme. Car la maturité et l'expérience que l'on est en droit d'attendre de celui qui soigne devraient lui permettre de ne pas être dupe d'une éventuelle attirance (le terme de « transfert » est ici trop souvent galvaudé) et d'avoir suffisamment d'empathie pour garder ses distances ... au sens le plus littéral du terme. On sait en effet que la transgression, le fameux « passage à l'acte », peut avoir des conséquences désastreuses pour le patient. On sait depuis un peu moins longtemps (avec l'essor de la victimologie) que son auteur est passible de sanctions devant les juridictions ordinale, civile et pénale. Toute transgression appelle une sanction. La sévérité affichée est ici à la hauteur de cette conception : le « consentement » du patient, comme celui d'un mineur, n'existe pas. Y compris si la relation thérapeutique a pris fin. Et le rapport de l'Ordre des Médecins mentionne comme un viol l'acte sexuel commis par un médecin sur sa patiente, même si celle-ci a activement séduit son thérapeute. Probablement afin d'éviter que, selon la formule de Raphaël DRAI, professeur de Droit international, au risque de la séduction, ne se surajoute pas la séduction du risque …
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