Interview : violences domestiques, 1 femme sur 5

Publié par Isabelle Eustache, journaliste santé le Mercredi 14 Avril 2004 : 02h00
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La violence conjugale concerne une femme sur cinq et a de nombreuses conséquences sur leur état de santé, ainsi que sur celui de leurs enfants. Chaque mois, en France, 6 femmes décèdent des suites de violences domestiques. Comment sortir de cet engrenage ?

En Europe, 4 millions de femmes subissent cette violence en privée. Nous avons interrogé Mlle O.Giavarini de l'association « Accueil Femmes Solidarité » (AFS)*, dont l'objectif est de prévenir et lutter contre les violences domestiques, en accueillant, soutenant et orientant les femmes qui en sont victimes.

e-sante : Les femmes osent-elles enfin parler de ce qu'elles endurent ?

Mlle O. Giavarini : Il y a une très forte augmentation du nombre de femmes venant à notre association pour briser le silence, chercher de l'aide et des informations. En 2003, AFS a traité 2.741 situations de violences domestiques, contre 1.911 en 2002, et 1.846 en 2001. Cela ne veut pas dire qu'il y a davantage de femmes victimes de violences conjugales et/ou familiales qu'avant. Simplement, ce phénomène est resté longtemps un sujet tabou, banalisé et minimisé. Et comme les violences intrafamiliales font partie à la fois du domaine public (responsabilité et sensibilisation de la société) et privé, cette ambiguïté a longtemps rendu leur traitement délicat. En effet, cette violence se caractérise surtout par son invisibilité : si la victime ne se déclare pas, il est difficile de la repérer et de la secourir.Mais aujourd'hui, les femmes victimes sont plus nombreuses à dénoncer ce qu'elles vivent au quotidien, à chercher des solutions pour fuir un foyer ou une personne violente et à sortir de leur isolement. Des campagnes nationales ont été lancées, tandis que des projets et des rapports ont été établis au niveau européen. Les femmes victimes ont moins honte, culpabilisent moins, ou encore prennent conscience plus tôt de la gravité potentielle des coups ou des insultes. Elles connaissent également mieux leurs droits. Ainsi, il est primordial de réagir aux premiers signes, car la violence et ses cycles ont des conséquences sanitaires, difficiles à combattre plus le temps avance.

e-sante : Comment lutter ? Que conseillez-vous aux femmes ?

Mlle O. Giavarini : Tout d'abord, même si la décision de fuir n'appartient qu'à elle, une femme victime ne peut lutter seule contre la violence d'une personne qui lui est proche et chère. Elle doit impérativement chercher du secours et des conseils auprès d'associations spécialisées ou de travailleurs sociaux. Le parcours vers l'autonomie est toujours long et semé d'embûches.La violence domestique est un engrenage progressif, qui suit une escalade entrecoupée de périodes de « lune de miel », pendant lesquelles la femme excuse ou se remet en cause. Les épisodes de violences se succèdent de plus en plus fréquemment et de plus en plus intensément. La personne qui la maltraite, l'isole, l'affaiblit, la dénigre et prend peu à peu possession de sa volonté. De plus, une femme victime, en raison de son attachement initial à la personne qui la violente, ou bien en raison de la peur des représailles et des menaces, quitte son foyer pour y retourner à plusieurs reprises. Ce fait a tendance à décourager son entourage, qui ne connaît pas et ne comprend pas ces aller-retour.Ainsi, le meilleur moyen de lutter est de partir dès le(s) premier(s) signe(s). Une seule gifle acceptée est une invitation à recommencer. Enfin, il est rare que la violence cesse de la part de l'auteur et de manière définitive. Il appartient à la victime de casser ce cercle indéfini.Les autres moyens de lutter se résument à ces mots : partenariat, prévention, éducation et engagement politique.PartenariatsUne mise en réseau entre la police, la santé (milieu hospitalier, médecine généraliste), les institutions, les travailleurs sociaux et les associations, permet une communication efficace entre les différents services, et donc une amélioration de la prise en charge des situations de violences domestiques, de l'écoute, de l'accueil et de l'orientation. Ces partenariats offrent un cadre rassurant aux femmes victimes, pour lesquelles les démarches sont facilitées et accélérées. PréventionEn termes de prévention, l'accent est mis sur la sensibilisation des professionnels de santé, de justice et autres, qui sont souvent les premiers, et parfois les seuls à rencontrer ces femmes, et à pouvoir aborder le sujet avec elles. Il est impératif qu'ils sachent repérer mais aussi répondre à ces situations, que les femmes essaient de dissimuler. C'est pourquoi, nous organisons par exemple des interventions au sein des personnels hospitaliers (aux rotations permanentes). L'information se doit de bien circuler pour permettre de dépister au mieux, et au plus vite, les cas de violences domestiques.D'autres actions de prévention sont menées dans des organismes de formation (la CAF, la Croix Rouge), mais aussi dans des classes de collège et de lycée, où les élèves se révèlent très réceptifs, et où des débats intéressants ont lieu.EducationL'éducation est bien plus délicate car elle implique des facteurs sociologiques et culturels très tenaces, à savoir que des années sont nécessaires pour les faire évoluer. Ceci étant, l'éducation reste le pivot d'un changement potentiel.Engagement politiqueLes représentants politiques doivent faire du phénomène des violences conjugales et familiales une priorité nationale et s'engager à ne plus taire ces crimes, ainsi qu'à punir comme il se doit les auteurs.L'Unicef, le Conseil de l'Europe, Amnesty International, l'OMS et la Banque Mondiale dénoncent ce fléau mondial le mieux partagé par les femmes, comme « un défi de santé publique ». Mais les rapports et les campagnes mettent du temps à entrer dans les mentalités.C'est un combat quotidien, un engagement à long terme.

Publié par Isabelle Eustache, journaliste santé le Mercredi 14 Avril 2004 : 02h00
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