Interview : Risque cardiovasculaire féminin, pourquoi tant d'indifférence ?

Publié par Isabelle Eustache, journaliste santé le Mercredi 07 Janvier 2004 : 01h00
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Une femme sur deux meurt d'une maladie cardiovasculaire. Par comparaison, une sur 26 décède d'un cancer du sein. Pourquoi les femmes semblent-elles aussi indifférentes à ce risque ? Nous avons interrogé le Pr Silla M. Consoli*.

e-sante : Pourquoi les femmes se sentent-elles si peu concernées par le risque cardiovasculaire, pourtant bien plus important dans la réalité que celui de cancer du sein ?

Pr Silla M. Consoli : Il ne faut pas oublier que les femmes sont les seules à avoir à leur disposition une spécialité médicale, la gynécologie, et à nouer une relation très forte, souvent dès l'adolescence, avec leur gynécologue, même si elles voient ce dernier ou cette dernière beaucoup plus rarement que leur médecin généraliste. Leur représentation de leur propre santé est par conséquent influencée par cette référence privilégiée et par le prisme de la féminité et de la maternité : il est d'ailleurs remarquable que les femmes soient moins préoccupées par l'idée de cancer en général, que par celle du cancer du sein. Ce dernier renvoie, bien sûr, à la menace de mort et à la notion d'une maladie pouvant être longue et douloureuse, mais aussi à l'image du corps, à la féminité, à la possibilité de rester toujours désirable, à la lutte contre le vieillissement, etc.Les femmes sont pourtant lucides, voire même inquiètes, à l'égard du risque cardiovasculaire auquel sont soumis les hommes en général, et leur homme en particulier. Conscientes de leur plus grande longévité à l'égard de la gente masculine, elles sont souvent partagées entre la crainte de voir leur compagnon partir le premier et les laisser seules, mais aussi le sentiment d'impuissance de ne pas toujours parvenir à conseiller utilement un homme auquel elles tiennent, mais qui met sa santé en danger par le mode de vie qu'il continue à avoir.Il ne faut pas non plus méconnaître le fait que beaucoup de progrès sociaux et de conquêtes féminines au cours des dernières décennies ont eu pour conséquence de majorer considérablement le risque cardiovasculaire chez les femmes : accès plus généralisé au monde du travail et à des postes de responsabilité, source de stress, prise de la pilule contraceptive et surtout tabagisme, dont on connaît désormais l'âge d'initiation de plus en plus précoce. Si les femmes se « rapprochent » ainsi des hommes en détrônant ces derniers de leurs privilèges, elles s'exposent en même temps aux mêmes risques que ces derniers. Or ce « revers de la médaille » a intérêt à ne pas être trop présent à l'esprit des femmes et à être, par conséquent, « refoulé ».

e-sante : Quelle part revient aux médecins dans cette surdité flagrante des femmes vis-à-vis du risque cardiovasculaire ?

Pr Silla M. Consoli : Il faut reconnaître que pendant longtemps les médecins ont caricaturé la différence hommes / femmes en matière de risque cardiovasculaire en soulignant de manière sans doute excessive la protection de la femme avant la ménopause, de fait de son statut hormonal. Les femmes ont ainsi « appris la leçon », se préoccupant davantage des risques à court ou à moyen terme pour leur santé, que des risques pesant sur leur maturité, voire leur vieillesse.On sait également que les femmes expriment davantage de plaintes lorsqu'elles sont malades, y mettent plus d'émotions, que ne le font les hommes, d'où parfois des tableaux « atypiques » qui peuvent égarer le médecin, d'autant que pendant longtemps la profession médicale a été en grande majorité masculine ! Il n'y a qu'à voir un des épisodes récents du feuilleton télévisé Urgences, où une femme de la cinquantaine arrivée aux urgences n'est pas prise au sérieux par le cardiologue de garde, qui la considère comme une « hypocondriaque », contrairement au souci que se fait pour elle un jeune externe plein de bonne volonté. La triste fin ou la leçon de cette histoire est que cette patiente finira par mourir, à l'hôpital même, de sa crise cardiaque non détectée, alors qu'un peu moins d'idées reçues (ou de sexisme !) en la matière aurait peut-être permis de la sauver.

* Le Pr Silla M. Consoli est Maître de Conférences, Praticien hospitalier (MCU-Ph), service de pharmacologie, CHU Saint Antoine, Paris.

Publié par Isabelle Eustache, journaliste santé le Mercredi 07 Janvier 2004 : 01h00
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